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Une provinciale à la Sorbonne Une provinciale à la Sorbonne

dimanche 27 avril 2014 par Myriam

 

Elle était reçue à Normale Sup ! C’est ce qu’annonçait le pli officiel qu’elle avait en main. Soudain l’air lui manqua. L’asthme qui avait gâché sa prime jeunesse revenait la tourmenter dès qu’une émotion trop forte la saisissait.
Elle ouvrit la haute fenêtre qui donnait sur le quai de Serbie, à cette heure tardive le trafic était faible, à travers les feuilles des platanes le Rhône miroitait. Elle respirait mieux. En avait-elle passé des heures à son bureau devant cette fenêtre, de jour comme de nuit. La nuit surtout quand son asthme lui laissait un peu de répit, lisant, écrivant, parfois jusqu’aux petites heures de l’aube où elle prenait quelques heures de de repos avant de se rendre, la figure défaite, de grands cernes sous les yeux , dans sa classe de Khâgne à Edgar Quinet, le meilleur lycée de jeunes filles de Lyon. Mais l’angoisse la reprit. Il faudrait vivre à Paris, trouver une chambre, prendre le métro, supporterait-elle le climat de la capitale ? Et le médecin qui la suivait depuis l’enfance exerçait à Lyon !
Les lumières de la ville se reflétaient sur les eaux tumultueuses. Sur l’autre rive Le dôme de l’Opéra élevait sa masse sombre, quelques petites lumières piquetant les immeubles canuts de la Croix-Rousse témoignaient d’une présence humaine. Elle aimait Lyon. Jusque-là, sa ville, son immeuble, sa chambre avaient été comme un cocon qui la protégeait, et il lui faudrait quitter tout cela ?
Pourtant elle en avait rêvé de ce concours ! Pendant deux ans toutes ses forces avaient été tendues vers ce but.
Mais une nouvelle ville ! un nouvel établissement ! des enseignants et des condisciples nouveaux ! tout cela l’effrayait. Et puis l’effort énorme qu’il lui faudrait fournir, non ! Le travail ne l’effrayait pas, elle s’était toujours réfugiée dans l’étude. Elle décida de s’y plonger à corps perdu comme un désespéré dans les eaux du Rhône.

C’était le 2 mai, elle avait un cours magistral à la Sorbonne et se hâtait dans le petit matin pluvieux. Finalement, elle avait surmonté ses angoisses et accepté l’entrée à Normale Sup. Ses parents lui avaient loué un petit studio dans le quartier latin, son médecin lyonnais lui avait fait une ordonnance pour 6 mois et, sa Ventoline toujours en poche, elle s’était jetée dans le travail, écumant bibliothèques et cours magistraux. Comme au lycée, elle ne se contentait pas de survoler les cours mais creusait un sujet à fond. C’est ce qui l’amenait ce matin dans le Grand Amphi où un professeur émérite donnait son cours devant un parterre d’étudiants quelque peu endormis. Soudain un grand bruit se fit entendre à la porte de l’amphi. Des étudiants criaient :« L’imagination prend le pouvoir ! » et d’autres « L’ennui est contre révolutionnaire ! », Aux appariteurs qui tentaient de leur interdire l’entrée quelqu’un cria : « Il est interdit d’interdire ! ».
Encore ces excités de Nanterre se dit-elle. Mais à ce moment une flamme rousse fusa au dessus de la masse et un jeune homme passa par dessus les bancs de l’amphi dévalant jusqu’à la chaire du professeur. Il le salua d’un sourire moqueur et s’empara du micro : « L’été sera chaud ... » commença-t-il. Elle était médusée, quelle audace ! Mais le jeune diable n’en restait pas à cette déclaration à l’emporte-pièce, il développait un discours structuré, étayé d’arguments clairs, très éloignés de tout ce qu’elle avait entendu jusqu’à présent. Elle était sous le choc. Enfin il termina son discours sous les applaudissements et tendit son micro à un camarade. C’est là qu’il la vit au premier rang habillée comme Claudine à l’école avec son chemisier à col blanc Un petit nœud de velours noir rehaussait la pâleur de son beau visage ovale, une large ceinture mettait en valeur la finesse de sa taille tandis que la jupe s’évasait en bouffant suivant la mode des années 60. Il lui décocha un de ses radieux sourires : « Tu viens ce soir à L’Odéon ? ».

Toute la journée elle dut lutter contre une terrible crise d’asthme, mais à dix-neuf heures, elle se trouvait devant l’Odéon. Quelques étudiants étaient assis sur les marches et fumaient. « Viens avec nous, assieds-toi ! » Comme ses jambes flageolaient, elle s’assit. La cigarette qui passait de main en main arriva jusqu’à elle. « Je ne fume pas » « C’est pas du tabac, prends une taffe. » Un peu perdue, elle aspira une bouffée. C’était âcre et parfumé à la fois. Dès que la fumée atteignit ses poumons, elle sentit sa poitrine s’élargir et la crise disparaître comme par enchantement.
Mais un groupe d’étudiants arrivait parmi lesquels Daniel Cohn-Bendit, le jeune homme à la chevelure rousse. Il était entouré de filles en jean, cheveux au vent. Il ne me remarquera même pas pensa-t-elle. Comme il avançait, il la vit. On dirait vraiment Claudine à l’école-se dit-il. « Je m’appelle Marie-Christine répondit-elle à sa question muette ». Quelle vulgarité, une chemise à carreaux et un pull tricoté, un vrai bûcheron, pensa-telle.
Des jeunes affluaient de partout, étudiants, jeunes travailleurs, bientôt il faudrait se frayer un chemin pour entrer. « Tu viens ? » Elle le suivit. Lui pensait : c’est le type même de la petite bourgeoise provinciale, et ces cheveux relevés en chignon ! cette jupe bouffante et ce chemisier à col blanc …mais si je l’embarque, c’est gagné je les aurai tous, ces fils de bourgeois, et en avant pour la révolution.
Quant à Marie-Christine, elle se disait : vais-je toute ma vie rester une fille à papa, la tête plongée dans les livres et le corps desséché ? c’est le moment ou jamais. Elle acquiesça d’un petit coup de son menton volontaire. Ils se frayèrent un chemin jusqu’au premier rang. Là étaient rassemblés tous ses amis, Geismar, Sauvageot et bien d’autres, il la fit asseoir à côté de lui. J’ai l’air de quoi avec ce bas-bleu, elle ne déparerait pas un bal de sous-préfecture.
Un si beau lieu, tous ces ors et ces velours, ces loges, ces balcons et corbeilles envahis par des jeunes chevelus et crasseux. Aïe ! Je parle comme mon père…écoutons plutôt les interventions.
Depuis un moment le débat tournait en rond, on discutait pour choisir un comité qui devait décider des thèmes à débattre, mais personne n’était d’accord sur les représentants. C’est alors que le garçon roux sauta dans la fosse et escalada la scène. Il apaisa la foule d’un geste et parla : « Camarades, un peu de discipline, je propose un thème qui nous concerne tous, l’autogestion ! Ceux qui sont d’accord levez la main ! Quelques mains se levèrent puis bientôt toutes. - il est gonflé, mais attendons de voir ce qu’il va dire…- Il faut que j’assure, c’est une cérébrale…
Il commença par quelques formules générales qui recueillirent l’assentiment du public, puis se lança, l’autogestion c’était reprendre le pouvoir sur sa vie, son travail, ses études. L’autogestion c’était ne plus être un objet dans les mains du pouvoir, de tous les pouvoirs, celui des pères, celui des patrons, celui des curés. L’autogestion c’était se réapproprier la production et cesser d’être le jouet de la société de consommation. Elle l’écoutait captivée…

Elle était sur un nuage. Ils se retrouvaient à l’Odéon, aux manifs, à la Sorbonne. Comme toujours avide de comprendre, elle suivait tous les débats, les discussions qui se prolongeaient tard dans la nuit. Mais le 21 mai la sentence tombe. Daniel Cohn-Bendit, de nationalité allemande, est interdit de séjour en France. Ne plus le voir, ne plus lui parler ? Une angoisse la saisit, soudain elle étouffe, et n’a que le temps de rentrer dans sa chambre, chercher fébrilement sa Ventoline qu’elle avait délaissée depuis sa rencontre amoureuse. Elle passe les jours et les nuits suivants sur un vieux fauteuil, ne pouvant s’allonger sans étouffer. Elle se plonge dans ses cours mais pour la première fois ils ne lui apportent aucun réconfort. Elle écoute la radio. Daniel Cohn-Bendit serait de retour en France. Rassemblant ses forces, elle sort, en quête de nouvelles. A la une du Parisien, s’étale la photo d’un jeune homme brun avec des lunettes noires, à son bras une jeune femme qui a l’air d’une starlette… c’est Marie-France Pisier et le jeune homme Daniel qu’elle vient d’aider à franchir la frontière. Marie-Christine est anéantie…bien sûr Marie-France, il en avait parlé, mais elle n’y avait pas prêté attention. Soudain, elle se sentit misérable, elle la petite provinciale, la petite souris de bibliothèque n’avait aucune chance vis-à-vis de cette fille d’une famille connue qui faisait déjà du cinéma. Elle rentra dans sa chambre, réunit ses affaires, mit ses livres dans une grosse valise et prit le métro pour la gare de Lyon. Le trajet fut un cauchemar, le train s’arrêtait dans toutes les petites villes, cinq heures plus tard elle arrivait à la gare de Perrache. Elle prit un trolleybus en direction du 6e arrondissement. Arrivée au quai de Serbie, elle s’assit sur un banc devant ce même fleuve qu’elle avait quitté neuf mois auparavant alors qu’un brillant avenir l’attendait à Paris. Elle descendit sur le bas port, le fleuve roulait ses eaux noires. Elle eut soudain l’envie de se jeter dans ses bras musculeux et glacés. Tout à coup, un vent du nord se leva et la gifla au visage... demain il ferait beau sur Lyon. Elle n’avait jamais de crises quand le vent était au nord. Elle remonta sur le quai et se dirigea vers l’appartement de ses parents. Son spécialiste appelé en urgence, l’examina le soir même. Elle lui dit que les crises, un moment disparues, reprenaient avec beaucoup de violence. Il l’examinait attentivement, scrutant les marques sur son visage, un petit sourire se forma sur ses lèvres.
⁃ Vous avez toujours vos règles ?
⁃ Euh ...non ... pas la dernière fois.
⁃ Je vous renouvelle votre traitement, cela devrait vous soulager, prenez soin de vous ! et… tenez-moi au courant.
Enceinte ! C’était le ciel qui lui tombait sur la tête ! Elle n’avait pas fini ses études, Dany était loin...elle ne le reverrait peut -être jamais. Où aller ? en Suisse ? Comment trouver l’adresse d’une clinique ? Elle se rappela alors avoir entendu parler d’une unité clandestine d’IVG pour les étudiantes, montée par des médecins de la MNEF. A l’époque, elle avait trouvé que ces filles étaient bien écervelées ... maintenant c’est elle qui avait besoin d’aide.
L’opération se passait dans un local sans signes extérieurs médicaux. Dans une pièce, les jeunes femmes attendaient dans un silence lourd, certaines avaient les yeux rougis. Enfin son tour arriva, elle passa d’abord auprès d’un médecin qui lui demanda si sa décision était définitive, pour elle il n’y avait pas l’ombre d’une hésitation. Il lui expliqua ensuite comment allait se passer l’IVG par aspiration.
Pour se donner du courage, Elle se fredonnait intérieurement la chanson d’Anne Sylvestre :
« NON ! NON ! tu n’as pas de NOM !
Non, tu n’es pas un être,
Tu le deviendrais peut-être,
Si je te donnais asile,
Si c’était moins difficile
NON ! NON ! tu n’as pas de NOM ! »
Enfin elle fut admise dans la pièce où une infirmière assistait le médecin. On lui avait donné un simple sédatif, elle s’allongea sur le lit gynécologique, un corps étranger fut glissé précautionneusement dans son sexe et elle entendit le bruit de la pompe à vélo qui aspirait. Elle se détourna, ne voulut regarder ni le sang, ni ce qui pouvait sortir de son ventre. Pour elle, cela devait rester un non-événement.
Elle rentra quai de Serbie, seule, les jambes flageolantes et se réfugia dans sa chambre entourée de ses livres et de ses dossiers.

A la rentrée universitaire suivante, elle s’inscrivit en deuxième année de droit à LYON, Quai Claude Bernard. Elle fit une brillante carrière d’avocat d’affaires et monta la société T....... Marie-Christine, rue de Sèze 69006. Ambitieuse et âpre au gain, on dit cependant qu’elle plaide parfois à titre gracieux, pour des personnes en détresse... toujours des femmes.


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