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Sommaire

Le devoir de mémoire Le devoir de mémoire

dimanche 13 avril 2014 par Dominique V

 

1- Introduction

On constate aujourd’hui une inflation de commémorations, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, comme s’il s’agissait d’une injonction morale. En fait, ces commémorations visent à construire une mémoire commune.

Les raisons de cette inflation tiennent d’abord à une crise de notre modèle de société devenu sans projet fédérateur mais avec une peur de l’avenir.

  • On se tourne vers un passé commun pour se rassurer.
  • On met de plus en plus en doute les versions officielles de l’Histoire. Chaque groupe se réinvente une mémoire, on est donc en pleine subjectivité alors même qu’on se veut porteur d’une vérité universelle.
  • On s’appuie sur le personnage du témoin. Mais on oublie que celui-ci n’a vu qu’un aspect des choses (ce qu’il n’a pas vu n’existe pas). Il peut confondre ses souvenirs avec l’Histoire. On a là le point de départ du négationnisme.
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    Prise de la Bastille

Pourquoi se souvenir ? De quoi ?
Que commémore-t-on de la Révolution Française ? Le 14 juillet ? La mort du Roi ? La terreur ? La naissance de la République ?
En ce qui concerne la guerre de 14-18, que faut-il commémorer : la victoire ? Le courage des combattants ? Le massacre de masse ?

2- Mémoire et Histoire

2.1- La Mémoire

Les formes de mémoire

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Schéma de la mémoire
  • La mémoire individuelle : Elle sert à l’acquisition des informations (en fonction des motivations personnelles), à leur stockage et à la réutilisation des données (souvenirs). Cette mémoire individuelle est ambiguë : la conservation des souvenirs s’accompagne de transformations plus ou moins conscientes. Le souvenir est un phénomène du présent mais les références appartiennent au passé, ce n’est pas le passé lui-même.
  • La mémoire collective : on la définit comme « la conservation des souvenirs communs et leur influence sur la vie des sociétés » (Marc Bloch, résistant et historien). Les souvenirs sont revécus au sein des groupes sociaux, il y a un caractère social de cette mémoire. Mais ces groupes sont appelés à disparaître. De plus, on sait que l’on modifie les souvenirs en fonction des nécessités du présent. Ainsi, les souvenirs familiaux peuvent être enjolivés, dramatisés, estompés, voire « oubliés »… Les souvenirs personnels, leur mise en commun, leur acceptation par la tradition forment la mémoire collective. Celle-ci est une reconstruction du passé, elle est subjective, elle vise à pérenniser l’identité d’un groupe car « il n’y a pas d’identité sans mémoire » (P. Ricoeur). Cette identité est une construction.

L’oubli

  • L’oubli individuel : C’est la disparition du souvenir, momentanée ou définitive (amnésie). C’est une exclusion sélective, faute de rappel (volontaire) ou par refoulement (inconscient). L’oubli a aussi une fonction positive : il nous libère du passé et nous resitue dans l’action.
  • L’oubli collectif : on appelle amnistie l’oubli officiel.

Ce fut la fonction de l’Edit de Nantes (1598) : Henri IV reconnaissait la liberté de culte aux Protestants et mettait ainsi fin à la période troublée des guerres de religion.

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Signature de l’Edit de Nantes

Aujourd’hui, on a l’équivalent avec la création des commissions dites « Vérité et Réconciliation » : une amnistie pleine et entière des crimes est accordée en échange de leur confession publique. Elle a fonctionné en Afrique du Sud (1995), au Burundi (2000), en Côte d’Ivoire (2011).
Elle s’appuie sur l’idée que « seul l’aveu permet le pardon » (Ricoeur) et donc l’oubli.
Quand il y a procès, les crimes sont réinscrits dans les mémoires. Toutefois, les procès peuvent apaiser les souffrances et parfois déboucher sur le pardon.

La mémoire est vivante, portée par des humains. Elle est donc suspecte à l’historien qui s’appuie sur des faits.

2.2- L’Histoire

Le mot Histoire désigne le passé (d’une nation, de l’humanité). C’est en même temps le récit de ce passé, le discours sur ce passé.
Faire de l’Histoire, c’est se libérer de la mémoire, des souvenirs. C’est acquérir un savoir libéré des émotions. C’est le récit « d’événements vrais ». L’Histoire s’apparente à une science.
Mais cette reconstruction demeure problématique : le problème de son objectivité se pose toujours.

La notion d’Histoire a évolué :

  • Pour les positivistes du XIXème siècle (Auguste Comte, Renan), l’Histoire serait une science exacte s’appuyant sur des documents contrôlés.
  • A l’opposé, Huysmans dit que l’Histoire est « le plus solennel des mensonges »
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    Frise chronologique
  • Loin de ces positions extrêmes, la voie médiane propose la notion oxymorique : l’histoire c’est du « roman vrai ». La logique de l’historien est la même que celle du romancier, l’un et l’autre observant la relation de cause à effet et la chronologie.

Cependant, il faut se garder de confondre l’avant (ce qui s’est passé avant) et la cause.
Par ailleurs « L’objectivité n’existe pas, l’honnêteté, oui » (Beuve Méry). L’historien est tributaire des seuls documents dont il dispose.

L’enjeu est tout simplement la maîtrise intellectuelle du passé. L’Histoire est nécessaire à la construction de l’identité d’un peuple. C’est la fonction mythique de l’Histoire. C’est pourquoi les pouvoirs ont toujours la tentation de manipuler les faits (cf. les trucages photos de Staline ou Mao). On assiste à une réécriture du passé : c’est l’Histoire « officielle ».
C’est ce que décrit G. Orwell dans 1984 (comprendre 1948). Il imagine la création d’un ministère chargé de réécrire l’Histoire : « qui détient le passé détient l’avenir ».

3- Rapports entre Histoire et Mémoire

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Saint Louis
rendant la justice

3.1- L’histoire de l’Histoire

  • L’Histoire commence avec l’hagiographie, le récit de la vie des saints (cf. la Vie de saint Louis par Joinville au XIIIème siècle).
  • L’Histoire positiviste du XIXème siècle (Mallet, Isaac) exige la parfaite chronologie des événements et s’attache à retracer l’histoire des guerres et des royautés.
  • Avec l’Ecole des Annales (entre les deux guerres), Marc Bloch et Lucien Febvre s’intéressent aux mœurs, aux politiques économiques, au climat, aux faits religieux. C’est une « histoire-problème » qui questionne le passé. L’Histoire sort de son « immobilisme » académique.
  • Dans les années 80, autour de P. Nora se crée la « Nouvelle Histoire ». Celle-ci s’intéresse non seulement aux faits mais aussi à leurs représentations.
  • Depuis, on cherche à promouvoir une historie différente, celle des oubliés, des « exclus » à partir de sources orales.

3.2- Le temps des commémorations

On assiste depuis quelques années à un engouement pour la commémoration : classement systématique des œuvres d’art, des monuments, succès des journées du patrimoine, etc…
L’historien est convoqué en tant « qu’expert », il intervient dans les tribunaux. Il est au service de la mémoire et serait parfois instrumentalisé.

Cependant, l’Histoire reste un instrument de libération (cf. l’affrontement des mémoires autour de Vichy ou de la guerre d’Algérie). La commémoration permet l’apaisement. On se libère du passé en l’assumant.

Le véritable défi se situe non pas dans le devoir de mémoire mais dans le devoir d’Histoire.

4- Quelles politiques de commémoration ?

4.1- Les différentes formes de commémoration

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L’ossuaire de Douaumont
  • La préservation du patrimoine culturel : la langue, le folklore, les musées, les monuments, les édifices,
  • La création de références : les timbres, les billets de banque, les noms de rue, d’école, d’hôpital…
  • La célébration de personnages historiques : De Gaulle (mais lequel ?), aujourd’hui l’entrée au Panthéon des résistants majeurs,
  • Le respect envers les symboles qui nous représentent : la Marseillaise, le drapeau, le coq gaulois.

4.2- Une nécessité politique et sociale

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Photo falsifiée
Chaque personne tombée en défaveur a vu son image éliminée. Seul Staline apparaît sur les quatre photos.

Le Pouvoir a toujours besoin de commémorations.
Celles-ci sont cependant ambiguës et parfois exploitées politiquement de façon mensongère, notamment par les régimes totalitaires. On peut célébrer des images « pacifiées » (les bienfaits de la colonisation par exemple).

De plus, loin de pacifier les esprits, les commémorations peuvent servir la guerre. Elles ouvrent le cycle des vengeances, des vendetta. Elles revivifient les affrontements (au Kosovo, en Palestine, en Irlande). Actuellement, Moscou réactualise les souvenirs de la guerre pour réveiller un nationalisme latent et poursuivre une politique de domination.

4.3- Le devoir d’Histoire

On doit contenir la mémoire dans ses effets négatifs.
C’est le rôle de la Justice, des prescriptions, des amnisties qui prennent en compte le travail du temps et permettent un retour à la paix.
Il faut respecter le travail de deuil, le droit à l’oubli et se libérer de la tyrannie de la mémoire.

Le devoir de mémoire doit devenir un devoir d’Histoire au service de la Raison.


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