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La soirée des Dupes

lundi 26 mai 2014

Novembre 1630. Depuis des mois le parti des dévots a su rassembler une opposition hétéroclite. Le Roi, c’est à dire l’Etat, est hésitant et malade. Le 10 il semble accepter la victoire du parti. Tous les courtisans volent au secours de cette victoire. Et puis... le 11, coup de théâtre, il rappelle Richelieu, sauvant ainsi l’honneur politique du pays. Ce fut la journée des Dupes. Je ne sais pas ce que l’avenir nous réserve. Ce dont je suis sûr, c’est qu’on essaie de nous faire prendre des vessies pour des lanternes !

Détournement d’élections

On connaît malheureusement des détournements d’avions, on vient de vivre un détournement d’élection !
Je ne sais pas si vous saviez, mais on votait hier pour élire le Parlement européen. Pas pour adouber un parti français, pas pour sanctionner ou non le gouvernement... Non, pour élire un Parlement et peut-être, excusez du peu, pour désigner le président de la Commission, qui met en oeuvre la politique économique, sociale, culturelle... de 500 millions de citoyens !

Pfuitt, oublié cet enjeu. A nous du dramatique, du sensationnel, de l’instantané... C’était consternant de voir Pujadas, dès qu’un invité voulait parler d’Europe, le ramener bien vite vers du simple, du compréhensible, de l’habituel. C’est qu’on aurait peut-être été capables de comprendre, ça nous aurait peut être intéressés, malgré la belle discrétion pédagogique des partis et des médias ?

Certains ont quand même réussi à placer quelques mots sur l’Europe et sur ce qui se jouait : J. Bové et J.M. Cavada : deux députés européens, pas du même bord mais capables d’avancer un raisonnement. Egalement L. Ferry, L. Parisot, H. Védrine, A. Juppé...
Qui a pu en retenir quelque chose, noyé sous la logorrhée du FN ?
C’est tellement plus simple et plus rentable d’asséner des « évidences », même quand elles sont fausses. Tellement plus fatigant d’expliquer. M. Barnier vient d’écrire un livre dont le titre me sied déjà : Se reposer ou être libre.

Le premier parti de France ?

Vous le connaissez bien sur, c’est celui des abstentionnistes, même si le FN n’est pas trop mal placé non plus. Ils ont l’un et l’autre bénéficié de raisons objectives, et qui certes ne sont pas négligeables :

  • Le rejet de la politique du gouvernement (je pourrais l’analyser, mais c’est un autre sujet). Copé s’en est emparé, espérant y trouver sa planche de salut. Juppé l’a évoqué, mais ça sentait les "éléments de langage", comme on dit maintenant.
  • La crise, bien sûr, et l’incapacité (réelle ou perçue) des partis de gouvernement d’y apporter des solutions qui marchent.
  • L’absence de ces partis dans le débat européen, tout au long de cette campagne (mais y-a-t-il eu une campagne ?) ; englués qu’ils sont dans leurs dissensions internes (sans oublier les problèmes judiciaires qui menacent l’UMP).
  • Les excès et plus encore les insuffisances de la construction européenne, arrêtée au milieu du gué, hésitante entre une Union des Nations impossible à 28, et un fédéralisme dont les peuples ne veulent pas.
  • Les simplismes et la démagogie du FN, qui feint de croire qu’en sortant de l’Europe la France résoudra ses problèmes et retrouvera une souveraineté. Toute seule ? En pesant 1% de la puissance mondiale ?

Toutes ces raisons, et d’autres sans doute, ont poussé bon nombre d’électeurs à s’abstenir ou à voter FN. Pour autant, ces raisons marquent-elles un vote d’adhésion à ses thèses ? A l’évidence non, et c’est une supercherie de plus de s’autoproclamer premier parti de France. D’ailleurs certains commentateurs commençaient ce matin à analyser cette supercherie, chiffres à l’appui : faut-il rappeler que le FN a certes attiré hier 4,6 millions de votants, mais c’est 1,6 millions de moins qu’à la dernière présidentielle ?.

Non ce n’est pas un séisme (ou un tsunami, un big-bang, un raz de marée, un cataclysme... rayer la mention inutile). Il n’en reste pas moins que c’est grave :

  • Sans doute la France ne se retrouve pas aujourd’hui plus raciste ou xénophobe ou antisémite qu’elle n’était hier. Par contre cette montée apparente du FN va libérer plus encore la parole des racistes, des xénophobes, des antisémites... et ça c’est dangereux.
  • C’est quand même la honte d’être le pays d’Europe qui va envoyer à Strasbourg le plus fort contingent de députés europhobes, un parti perçu comme infréquentable par la plupart des autres partis.
  • Quelle image donnons-nous à l’étranger, quand on voit que la "victoire" du FN y fait la Une de tous les médias ?

Et maintenant en France ?

Non, il n’y a pas de crise institutionnelle et le gouvernement va continuer sa politique. Comment pourrait-il faire autrement, alors même qu’il vient tout juste de changer son orientation en assumant sa sociale-démocratie ?
La droite en est consciente et sait qu’au fond elle ne ferait pas une politique radicalement différente : un peu plus de pression sur la protection sociale, une acceptation plus marquée des contraintes d’équilibre budgétaire. Au fond elle n’est peut-être pas mécontente que la gauche fasse le « sale boulot » des réformes nécessaires.
A court terme, l’épine dans le pied du PS, c’est son aile gauche, qui demande déjà des comptes à Hollande et veut un retournement de politique (j’avais écrit "comte"... A moi comte, deux mots !). Seigneur, gardez-moi de mes amis...(quant à mes ennemis, je m’en charge).

Mais, le vrai problème est plus profond. A la question : quel parti vous semble en capacité de résoudre les problèmes de chômage, de salaires de sécurité... la grande majorité des Français (60%) répond : aucun. Et chaque parti, y compris l’UMP, le PS, le FN... grapille tout au plus 6 à 8% d’opinion positive pour résoudre ces problèmes.
Voila la difficulté démocratique majeure. J’y reviendrai peut-être plus tard, d’autant que j’ai entendu hier quelques idées nouvelles énoncées par H. Védrine, reprises ce matin sous une autre forme par B. Guetta, Danny le vert, M. Barnier.

Et maintenant l’Europe ?

C’est le scénario le plus redouté qui vient d’arriver : le PPE et le PPS en perte de vitesse, de même que les centristes et les verts. De sorte qu’aucune coalition "naturelle" n’est suffisante pour avoir la majorité au Parlement (PPE + centristes, + éventuellement verts) ou (PPS + verts + éventuellement centristes).
Reste la possibilité d’une "grande coalition" (PPE + PPS + ...) mais avec quel candidat à la présidence de la Commission ? Avec quelle légitimité démocratique ?
La tentation va être grande pour le Conseil européen (qui n’attendait que ça) de désigner un président de circonstance, pas trop encombrant, aussi docile que pouvait l’être Barroso. Peut-être J.C. Juncker, afin d’éviter une éventuelle révolte du Parlement. D’autres noms circulent (M. Barnier, C. Lagarde, ...) qui ne sont pas insignifiants.
L’un d’eux (ou d’elles) se révélera-t-il Jean XXIII, pape de transition élu pour ne pas faire de vagues, et qui a bouleversé l’église ?

Un autre phénomène doit retenir l’attention à la suite de ces élections : c’est la montée dans presque tous les pays européens des partis franchement europhobes, d’extrême droite voire ouvertement nazis : En Grèce avec "Aube dorée" bien sûr, mais aussi au Royaume Uni avec Ukip, en Autriche, au Danemark, en Pologne, en Hongrie...
Je défends l’idée que le FN en France a bénéficié de circonstances particulières et qu’il n’y a pas d’adhésion à ses thèses. Ce n’est pas vrai dans plusieurs des pays cités qui ne connaissent ni la crise ni le chômage. Le cas du Royaume-Uni me paraît à cet égard particulièrement inquiétant.

Décidément le Conseil européen, faute d’avoir voulu redonner un élan à l’Europe, faute d’avoir accepté le jeu de la démocratie (pourtant amorcé à Lisbonne) porte une bien lourde responsabilité.

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