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L’toile de Gaspard

vendredi 18 avril 2014 par Sabine

 

Gaspard, gardien du muse Rodin depuis plus de trente ans est fou amoureux de la sculpture de Camille Claudel.
Il se l’approprie tellement que personne ne doit la souiller, ne serait ce que du regard !
bloui par la grce de Camille, Gaspard en devient fou et se met la confondre avec sa femme Rose

Gaspard est l, debout, impassible, comme fig, le regard vide... Gardien du muse RODIN depuis bientt trente ans, il attend, il espre. Ses yeux rtrcis, son esprit envol inquitent Rose, sa femme, et Lucien, son voisin.

Bouge- toi, change de mtier, tu sembles si loin de nous … Ces paroles glissent le long de ses grandes oreilles. Gaspard reste fidle son poste, debout impassible, comme fig le regard vide… De temps en temps, ses lvres pinces murmurent tendrement un prnom Camille… . Oui, c’est bien Camille CLAUDEL dont il s’agit. La merveilleuse sculpture aux formes sensuelles et au sourire nigmatique se prlasse devant lui depuis si longtemps ! Il ne veut manquer aucun rendez-vous.

Un matin d’automne, comme un frisson venu d’ailleurs, il peroit une voix faible prononcer le prnom tant aim… Camille. Gaspard se retourne. Que se passe-t-il ? Il perd pied, ne sait plus o il en est… Il voit alors Camille, sa Camille se lever avec grce, s’tirer mollement, sourire, bailler paresseusement et s’vaporer doucement dans la lumire tamise des premires heures du jour.

Pris d’un tremblement, Gaspard, les poings serrs au fond de ses poches, sent comme un papier chiffonn. C’est une lettre qu’il a peine dchiffrer tant l’motion est grande. Il se souvient… ce matin… le conservateur du muse… oui, c’est a…ce mot assassin qui a souffl sur Camille Monsieur Gaspard, vous tes vir …

Pris d’un vertige, il passe rapidement devant le baiser de Rodin sans y prter attention. Il ouvre la fentre pour reprendre sa respiration. L’automne est bien l. Les feuilles jaunies comme des milliers de petits soleils l’blouissent. La rose parpille ses petites bulles de ci de l, jouant malicieusement avec les toiles d’araignes. La terre est l, noire, bien vivante. Les poubelles sagement ranges attendent d’tre dlivres de toutes leurs ordures. Les nuages se courent aprs. Gaspard n’avait jamais remarqu quel point ce paysage si vivant et apaisant ressemblait au tableau du troisime tage, Manet ou Monet ?

Gaspard se sent las. Il s’assied sur le banc avec lequel il a fait corps tant d’annes. Il dplie la lettre reue ce matin, la dfroisse de ses gros doigts, met ses lunettes et relit ces lignes lentement, posment. La direction lui signifie sa mise pied.

Oui, il avait bien eu quelques avertissements, mais il n’y avait gure prt attention. Quelle tait sa faute ? Etait-ce un crime d’empcher les visiteurs d’admirer sa Camille ? C’est vrai, il avait recouvert sa dlicieuse sculpture d’un drap. Personne ne devait la profaner du regard. Mademoiselle Claudel lui appartenait. Oui, de temps en temps, face un curieux intempestif, il soulevait dlicatement le tissu en change de quelques pices. Telle tait sa faute. Le conservateur n’avait pas apprci.

Revenu la ralit, Gaspard se lve d’un bond, il va enfin pouvoir retrouver sa Rose et oser lui avouer qu’elle est un peu sa Camille. Le vieux gardien ne s’tait jamais senti aussi bien, comme libr d’un fardeau.

- Mon pauvre homme, je te reconnais peine. Que t’arrive-t-il ?
Jamais il ne m’a parl avec autant de tendresse. Ses yeux embus de larmes partent la drive.
Il me touche

- Viens Gaspard, je vais te faire du caf.
Son sourire de jeune homme rapparat comme aux premiers jours de nos amours.
Du caf…. Rose ? elle me propose du caf ? Avec quelle douceur elle prononce ces mots… cette nonchalance… on dirait Camille…

- Allez, Gaspard, secoue toi, viens t’asseoir et dchausse toi surtout !
Qu’il est agaant de traner toujours ainsi les pieds.

- Merci pour le caf.
Pourquoi me parle-t-elle sur ce ton de reproche comme si j’tais un vaurien. Je l’aime tant !

- Tu veux 4 sucres comme d’habitude ?
Il y a si longtemps que je ne lui ai pas fait de caf en milieu de matine, et pourquoi me suis-je souvenu qu’il sucrait autant son caf, lorsque nous nous donnions rendez-vous la sortie de l’usine au petit bistrot du coin ?

- Oui, 4 sucres comme d’habitude…Rose, mon amour, chante moi encore Le printemps revient avec les hirondelles
Au son de sa voix, autrefois, le soleil se mettait briller encore plus fort, c’est pour cela que je l’ai tant aime, il y a … 40 ans ma Rose, puis il y a eu Camille. Camille, c’est elle qui a commenc notre histoire en trompant Rodin. Ses airs alanguis, son sourire nigmatique… et puis moi j’ai un peu tromp Rose, mais c’tait plus fort que moi… Camille si belle, si mouvante…

-Tu veux que je te chante les hirondelles  ?
Mon Gaspard, tant de souvenirs communs ! Ce vieux bonhomme me bouleverserait -il ? Tous ses propos me troublent. Je ne vais quand mme pas me laisser attendrir !

- Et si je t’emmenais visiter le Muse Rodin o tu n’as jamais voulu mettre les pieds ?
J’aimerais tant que ma Rose partage les mmes motions au vu de toutes ces merveilleuses sculptures

- Tu drailles mon vieux Gaspard… mais pourquoi pas ?
Je vais enfin dcouvrir le secret de mon homme !

Rose a envie d’tre belle, de plaire son mari. Elle disparait la salle de bain, ne traine plus la savate, sautille en chantonnant, ouvre le placard, hsite, et se dcide enfiler cette robe verte pois qui lui rappelle de bons souvenirs remontant 40 ou 45 ans. Certes, depuis, elle a pris quelques kilos. Elle force un peu pour passer le haut, tire sur le bas qui lui rsiste, elle tire encore. Elle rentre son ventre, rien faire, elle ne peut plus fermer les boutons. Tant pis, toute excite l’ide de cette sortie imprvue avec Gaspard, elle gardera sa robe.

Les voil partis en direction du Muse Rodin. Doucement, son homme lui prend la main. Elle ressent comme une bouffe de bonheur…cette poigne chaude et un peu calleuse… c’est comme sa robe pois, cela fait bien 40 ou 45 ans… Les voil heureux, comme aux premiers jours o ils s’taient rencontrs l’usine.

Gaspard, tel un automate parcourt le chemin du Muse. Sans hsitation, il monte les marches, salue quelques gardiens l’œil morne. Il retrouve son domaine et l, une grande motion l’envahit. Il lche la main de Rose… Camille est l, bien l… Alanguie, elle le regarde. Gaspard se met genou et pleure. Il ne sait plus o il est. Il treint la sculpture, secou par les sanglots.

Rose ne comprend pas. Elle est dsempare. D’un seul coup, sa robe la boudine, ses paules se voutent, elle se sent vieillie, terne, ses pieds si alertes ce matin dans ses jolis escarpins se compriment, ses chevilles gonflent. Que se passe-t-il ? Serait elle jalouse, dpossde de son amour ? Elle appelle doucement, mais en vain, son vieux gardien de mari. Rien faire. Gaspard est reparti dans son dlire. Quel est donc ce mystre ?

Dpite, vide, malheureuse, elle sort seule du Muse, laissant Gaspard face son apparition.

Secou par les sanglots, le vieux gardien cherche fbrilement un mouchoir au fond de sa poche.

Tiens, le contact est plutt rugueux. Il extirpe un papier blanc compltement recroquevill, rien voir avec son vieux chiffon carreaux, compagnon de toujours.

Machinalement, Gaspard dplie cette feuille chiffonne. Pniblement, il sort de sa torpeur. La ralit le rattrape. Oui, c’est sa lettre de licenciement. D’un revers de main, il essuie son nez. A travers ses larmes, la sculpture semble floue.

Il se ressaisit, relit sa lettre et cherche Rose dsesprment. Elle a disparu… Toutes ces femmes qui se volatilisent… et cette mise pied ! Quel mauvais sort s’acharne ainsi contre lui ? N’tait-ce pas lgitime pour lui, le gardien du Muse, d’interdire l’accs cette procession de visiteurs, consommateurs immodrs susceptibles de souiller de leur regard de mouton sa chre Camille tant aime ?


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