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Les neiges du Kilimanjaro Les neiges du Kilimanjaro

jeudi 17 avril 2014 par Jacqueline

 

Ils ne s’taient plus revus depuis 30 ans et voil qu’elle venait de recevoir cette carte du Kenya. Allait-elle donner suite ses avances ? Faut-il rveiller une passion ancienne ?

Elle avait tout de suite reconnu son criture fine et nerveuse. En dchirant l’enveloppe marque d’un timbre du Kenya, elle avait not qu’il ne la dsignait plus par son petit nom et qu’ la place des nombreux feuillets bleus, il n’y avait qu’une simple carte postale :

Sur les pentes du Kilimandjaro, je repense nous, toi. Te souviens-tu ? Que deviens-tu ?
Bises
Franois

Elle jeta un coup d’œil par-dessus le muret. Ce matin, l’herbe frachement coupe sentait bon la rose et les pommiers du verger croulaient dj de fruits. Elle entendit le tracteur de Paulot qui remontait du moulin, se rapprochait du hameau puis s’loignait vers les champs.

Mamie !  : l’appel de sa petite fille mit brusquement fin sa rverie. Mais au moment d’entrer dans la maison, elle pensa soudain que rien ou presque n’avait chang depuis son dpart. La baignoire tait toujours l sous la tonnelle, comme un vestige de leurs amours libertaires. L’intrieur tait un peu plus confortable, elle avait install une salle de bains et fait placer un insert dans la grande chemine. Mais part ces deux concessions au modernisme, tout tait rest en l’tat. Les murs en pierre nue, le vieux plafond la franaise, le pole de la cuisine qu’ils avaient achet ensemble, elle n’avait rien touch. Et en montant l’escalier pour aider Mlanie se lever, elle se demanda soudain ce qu’il penserait s’il revenait dans cette maison.

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Elle avait prfr lui donner rendez-vous en dehors de la maison dans un endroit plus neutre. Pas totalement neutre cependant car ils avaient l’habitude de se retrouver au caf de la Place aprs le march pour dguster un petit blanc avant de remonter chez eux.
Elle n’y tait pas retourne depuis longtemps et elle fut surprise en entrant de retrouver la vieille banquette en cuir o ils aimaient s’asseoir. Elle hsita avant de s’y installer mais elle se dcida y prendre place, de l, elle le verrait entrer. Elle avait pris soin d’arriver en avance pour tre la premire et se prparer cette rencontre dont elle ne savait quoi penser. Elle se sentait un peu fbrile mais ne savait pas trop ce qu’elle attendait. Peut-tre, aprs tout, valait-il mieux ne rien attendre de prcis et laisser faire les choses.
Comme il n’arrivait toujours pas, elle commanda un caf pour combler son attente. Son excitation diminuait, cdant la place un lger agacement. Dcidment, il n’avait pas chang. La ponctualit n’tait pas son fort !

Tandis qu’elle tournait distraitement les feuilles du journal local, elle entendit la porte s’ouvrir et sut que c’tait lui. Elle eut ce curieux mouvement d’paules qu’elle avait toujours lorsqu’elle le voyait arriver : comme si le ciel lui tombait sur la tte. Et les mmes sensations qu’elle n’avait pas ressenties depuis si longtemps : la mme impression de lgret, le mme sentiment d’vidence lorsqu’il lui sourit en s’approchant d’elle. Et en se levant pour l’accueillir, elle comprit qu’elle attendait ce moment depuis qu’il tait parti, trente ans auparavant.

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Ccile prit peine le temps de le regarder : il tait toujours aussi beau, bien qu’un peu amaigri et ses cheveux devenus blancs faisaient ressortir ses yeux bleus. Elle n’attendit pas qu’il s’approcha et se jeta dans ses bras en s’criant :
- Franois ! Cela fait si longtemps !
- Ccile, quel plaisir de te retrouver !
Tout en l’embrassant, il se surprit penser qu’elle avait vieilli.
Une grand-mre pimpante mais une grand-mre quand mme
Par contre, elle a toujours ce bon sourire qui illuminait son visage et l’ge a plutt attnu ses traits un peu ingrats.

- Viens t’asseoir sur notre banquette. Tu te souviens du petit blanc qu’on venait siroter aprs le march ?
Mais voir son expression dubitative, elle se dit qu’il avait compltement oubli :
Il ne s’en souvient plus videmment ! Et notre histoire ? L’a-t-il relgue aussi au fond d’un tiroir ? Au fond, pourquoi est-il l ? Et moi, qu’est-ce que j’attends de lui ?

- Bien sr, je me souviens. Du petit blanc et du reste. La maison, les copains, les ftes. Comment oublier ces annes-l ? Nous tions jeunes, amoureux et tout nous semblait possible l’poque. Nous voulions tout rinventer !
Comme ce temps me parat loin. Et que de dsillusions depuis ! J’ai voulu continuer ma vie sans entrave et je me retrouve la case dpart, sans attache, seul face la maladie et la vieillesse.

- Oh tu sais, les copains, ils sont presque tous partis. L’utopie du retour la terre, c’est fini ! Il n’y a que Max et Andre qui sont rests au pays. Quant la maison, elle n’a pas beaucoup boug. Si tu veux, on peut aller la voir…
Ae, ae, qu’est-ce que je viens de dire ? Et s’il dit oui, que va-t-il se passer ? Ai-je vraiment envie de renouer ? Et lui, qu’a-t-il derrire la tte ? Veut-il seulement s’assurer que je l’aime encore avant de repartir ailleurs ? Qu’est-ce que je reprsente pour lui ? Un vieux souvenir de jeunesse ?

- Avec plaisir. Mais je ne pourrai pas rester, un rendez-vous Lyon en fin d’aprs-midi.
J’aimerai mieux rester avec toi que d’aller ce rendez-vous l. Tu vas peut-tre penser que je te fuis. Mais comment te dire que je consulte pour un cancer ? Tu vas croire que je me raccroche toi parce-que je suis malade.

- Peu importe. J’ai prpar une blanquette de veau. Il me semble que c’tait ton plat prfr, n’est-ce pas ?
C’est mieux ainsi. Je vais pouvoir profiter de sa prsence sans me torturer l’esprit puisqu’il ne reste pas. Franois, Franois !

Et ils se htrent vers la vieille 4 chevaux, presss de se retrouver l haut dans la maison de la colline.

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En repartant sur Lyon en fin d’aprs-midi, Franois se sentit mal l’aise. Quand il avait retrouv la maison quasi inchange et ressenti la joie de Ccile, il n’avait pas eu le courage de lui dire qu’il tait gravement malade. Il avait r-endoss, non sans plaisir d’ailleurs, son rle de charmeur. Ils avaient voqu beaucoup de souvenirs communs mais pass sous silence toutes les annes de sparation. Evidemment, il savait qu’elle s’tait marie, avait eu deux enfants, tait grand-mre aujourd’hui. Mais prudemment, il n’avait fait aucune allusion leur brutale rupture et il ignorait comment elle l’avait vcue ni quels avaient t ses sentiments son gard. La blanquette tait dlicieuse et le vin aidant, il avait cd la douce euphorie du moment prsent. Il lui semblait avoir retrouv ses vingt ans et c’tait une sensation dlicieuse d’prouver nouveau cette insoutenable lgret de l’tre qui le caractrisait l’poque !

Mais prsent, il allait falloir affronter la ralit. Et le sducteur cdait la place un homme vieilli et domin par la peur. Chaque kilomtre parcouru le rapprochait de ce qu’il redoutait le plus. La vrit sur son tat de sant. Et quand il arriva l’hpital, il avait compltement oubli Ccile et sa blanquette…

Pendant ce temps, Ccile n’tait pas reste inactive. Ds qu’il tait parti, elle s’tait lance dans un grand mnage. Elle dployait une nergie dbordante et aprs la vaisselle elle avait commenc nettoyer la maison de fond en comble. A prsent qu’elle en avait fini, elle s’interrogeait sur ce besoin soudain de dpoussirer, ranger, faire place nette. Elle se sentait soulage, comme allge d’un poids, lgre nouveau comme si le dpart de Franois la librait.

Aprs la fbrilit qui avait prcd leur rencontre, elle avait subi une forte motion en le revoyant et son premier mouvement l’avait fait se jeter dans ses bras. Il avait peu chang physiquement et son charme tait puissant. Pourtant au fur et mesure que l’aprs-midi s’coulait, elle avait commenc prouver une certaine gne et elle avait t soulage qu’il ne reste pas plus longtemps. A prsent qu’elle tait seule, elle essayait de comprendre d’o venait cette gne. Franois semblait inchang, il lui parlait comme s’ils s’taient quitt la veille, avec ce mlange de gaiet et d’insouciance qui rendait sa compagnie si agrable. Mais quelque chose sonnait faux dans cette attitude. Comment pouvait-il faire semblant de croire que trente ans ne s’taient pas couls depuis leur dernire rencontre et qu’ils n’taient plus les mmes personnes ?
Elle en tait l de ses rflexions lorsque le tlphone sonna.

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C’tait sa petite fille qui l’appelait comme tous les soirs pour lui raconter sa journe. Un moment prcieux pour elle. Le babillage de Mlanie tait une bouffe d’air frais et la replongeait dans l’merveillement de l’enfance.

Quand elle raccrocha, elle pensa que Franois n’avait pas eu d’enfant et se demanda si ce refus de paternit n’tait pas au fond un refus de grandir. Etre pre, c’tait renoncer l’ternelle enfance, s’engager, aimer un autre que soi-mme…
En restant clibataire, n’avait-il pas voulu garder l’illusion d’une ternelle jeunesse, se rendre toujours disponible pour de nouvelles aventures ?

Trente ans s’taient couls depuis leur dernire rencontre et il semblait croire que le temps n’avait pas de prise sur eux. Il n’avait pas t curieux de sa vie passe, comme s’il tait persuad qu’elle n’avait pas chang l’instar de cette maison vieille de plusieurs sicles. Il lui avait parl comme s’ils s’taient quitts la veille et reprenaient une conversation inacheve.

Et soudain, elle comprit d’o venait sa gne son gard. C’tait le sentiment qu’il se trompait de personne. Car elle ne se retrouvait plus dans la Ccile qu’il avait connue et n’avait aucune envie de rejouer le mme personnage. Les apparences donnaient raison Franois. Elle n’avait pas quitt la rgion, habitait la mme demeure et avait men une vie plutt tranquille, alors que Franois, lui, avait beaucoup voyag et connu de nombreuses aventures.

Mais cette stabilit matrielle ne l’avait pas empche d’voluer intrieurement et la vie lui avait appris le prix des choses durables. Elle avait aim un autre homme, trs diffrent de Franois, qui lui avait fait dcouvrir le bonheur de vivre ensemble et d’avoir des enfants. Elle ne se sentait pas frustre et n’enviait pas Franois qui semblait toujours chercher ailleurs ce qu’il ne trouvait pas en lui-mme.

Elle jeta un dernier coup d’œil sur la carte postale du Kilimandjaro Te souviens-tu ? lui crivait-il. Oui, elle se souvenait. Mais cet amour appartenait au pass, elle le savait prsent.
Finalement, Franois avait bien fait de revenir. Elle se sentait libre. Quand le soleil se coucha, elle alluma un bon feu dans la chemine et se mit son piano.


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