Nuit de Chine, nuit câline... Nuit de Chine, nuit câline...

samedi 20 juin 2015 par Jean-François

La douleur est comme un vent en rafales : elle s’impose et envahit progressivement tout l’espace. Et puis elle reflue, un instant, avant de revenir.

Oserai-je l’avouer ? Je n’aime pas sortir au-delà de force 4.
5 c’est déjà dur. Au près il fait froid, on est cinglés par les embruns, doigts gourds et glacés repliés dans les manches du ciré… Alors pourquoi aller chercher l’inconfort ?
Mais on ne choisit pas l’évolution du temps : on est sortis par belle brise et puis le vent est monté. Il fait nuit maintenant, un bon 6 avec rafales, ça devient douloureux. Une rafale, ce n’est pas un court instant de survente, c’est un hurlement qui monte et qui soulève la mer. Combien de temps va-t-elle durer ? Est-ce que ça va passer à 7 ?
Et puis on sent un coup de mou dans ce hurlement. C’est encore à peine perceptible mais on dirait que ça gîte moins, le sifflement dans les haubans s’atténue, moins de chocs et de soubresauts, le bateau se coule mieux dans la vague. La rafale est en train de passer, et ce 5 autrefois redouté apparaît maintenant d’un incroyable confort. Les muscles se détendent. Il faut profiter de ce répit, il ne va pas durer et l’aube est encore loin.

Je sens la douleur monter et elle envahit mon espace. Je me retourne mais rien n’y fait. Elle est là et elle s’accroche. Je me retourne encore, et encore. Soyons modeste, je sais que ce n’est pas insupportable, disons un bon 6 et il y a tellement pire, je ne vais pas me plaindre… Mais c’est quand même dur, je suis en sueurs, j’aimerais un peu de frais…

Et puis je sens que la douleur reflue. Le bien être m’envahit, la rafale est passée. Il faut que je profite de ce répit pour penser à autre chose, oublier même l’idée qu’elle va revenir. J’ai chaud, alors je construis mon rêve, méthodiquement, pour m’apporter un peu de fraîcheur.

Je m’avance pour prendre le tire-fesses. Avant, il était brutal, je décollais sur trois mètres et j’avais toujours peur de me faire mal au dos. Mais ils ont bien arrangé tout ça. Le démarrage est tout en douceur. Skis biens parallèles, je rejoins les traces et me laisse porter, tout juste en équilibre confortable, pas trop en arrière. C’est déjà l’endroit verglacé où on croise la piste de descente et je me laisse déraper en souplesse. Maintenant c’est la petite crête, il suffit de suivre les traces, guidé par la perche. A droite, en contrebas, un jeune homme s’est essayé à la noire, il hésite un peu à chaque virage. Sûr que je ne vais pas descendre par là ! Je me fabrique déjà la piste à venir, bien unie, douce, avec juste cette poudreuse qui jaillit à chaque virage. A gauche, j’aperçois le vieux portique de l’ancien tire-fesses, tout rouillé. C’est là qu’en été il y a un buisson de myrtilles bien mûres. Et l’ancien câble laissé sur place et qui ne dérange personne. C’est l’arrivée, je tire un peu sur la canne pour dégager la galette et me repousse sur la gauche pour libérer l’espace.

Moment d’arrêt pour repasser les dragonnes, et surtout pour admirer le paysage. On ne s’en lasse pas. Quelques petits cumulus de beau temps, le soleil, bien au dessus du Grand Pic. La face nord est toute plâtrée, normal puisque c’est moi qui ai prévu cette poudreuse de la nuit.
Au début, il faut pousser sur les bâtons. C’est vrai que mon pas de patineur n’est pas somptueux, avec cette arthrose à droite. J’aurais pu la supprimer mais n’en faisons pas trop. La pente est douce et je fais quelques virages, encore un peu difficiles, faute de vitesse.
Et puis ça devient plus pentu, j’enchaîne, skis biens parallèles, légèrement appuyé sur l’avant pour dégager les talons. Je profite des mouvements de terrain pour y caler de belles courbes, je contrôle tout, avec juste cette petite torsion des chevilles. J’accélère un peu, oh là pas trop, la faute de carres est proche du Capitole !
Premier faux plat, un joli dérapage et je m’arrête, face à la piste. Une famille en profite pour me doubler et je les vois s’arrêter au deuxième replat, juste avant de croiser le tire-fesses. Je les laisse prendre du large et je repars, même bonheur dans ce nouveau tronçon, je m’arrête là où ils étaient. C’est pour réfléchir : vais-je prendre à droite, cette pente plus forte qu’avec Jean, nous avons pompeusement baptisée « Le mur de la mort » ? Ou bien à gauche, là où c’est toujours trop verglacé ? J’opte pour cette deuxième solution et, évidemment, ça passe mal. C’est à cause de ces idiots qui font tout ça en dérapage et rabotent la piste. Je fais comme les idiots : j’y vais en dérapage et je rabote la piste. Skis écartés, mode survie, ça doit pas être beau à voir ! Je croise le téléski, puis encore deux trois virages ratés. Je m’arrête pour retrouver l’équilibre et préparer la dernière partie, je veux en profiter !
Un coup d’œil à droite, il n’y a personne sur le mur de la mort, j’y vais. Je me coule entre les piquets, toujours plantés là pour forcer à se ralentir avant de recroiser le téléski. J’aborde la dernière pente, elle commence par un grand dévers, virages faciles à droite, plus difficiles à gauche, il faut bien fléchir pour que les talons soulagent et passent la ligne de pente. J’évite les quelques plaques de verglas que je sais cachées derrière la bosse du milieu. Les dix derniers mètres sont franchement raides, un dernier virage pas vraiment réussi et je m’arrête, juste devant le départ des perches, là où les petits groupes se forment pour discuter du programme à venir.

Force 5. La douleur n’est pas revenue.
Je vais essayer de dormir.



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