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Les philosophes et la Shoah

Conférence de JM Clarinard jeudi 2 avril

vendredi 3 avril 2009 par Jacqueline

Introduction

Au XIXème siècle, on assiste à un déplacement de la réflexion sur le mal vers une analyse des maux. Ce déplacement s’est opéré à partir des idées du XVIIIème siècle et de l’essor de la pensée scientifique. Les découvertes scientifiques et techniques font espérer, en effet, que l’on peut localiser les différents maux (catastrophes naturelles, maladies, misère…) et remédier à certains d’entre eux. La maladie, par exemple, n’apparaît plus comme une fatalité, elle se désacralise ; on commence à l’aborder avec un regard objectif en identifiant ses symptômes, en recherchant ses causes, en mettant en place un traitement et même une prévention (apparition du microscope et de la médecine pastorienne).
Ce siècle est donc marqué par un espoir immense, à savoir que le progrès matériel fondé sur les sciences et les techniques entraînera le progrès moral (V. Hugo).
Dans ce contexte, la Shoah semble remettre en cause tous ces espoirs et apparaît à la fois comme une terrible désillusion et une perversion des valeurs du XIXème siècle.

1. La Shoah ou l’irruption d’un mal sans équivalent

Elle présente 4 caractères qui la font paraître comme le Mal absolu :
- Son caractère incroyable : la première réaction est une réaction de stupeur, de sidération au sens fort de ces deux termes. Certes, le projet existait déjà (Hitler avait écrit Mein Kampf) mais l’idée qu’on puisse le réaliser paraissait proprement incroyable sur le plan éthique mais aussi technique, l’extermination de tous les Juifs d’Europe supposant une logistique inouïe.
- Son caractère impensable : avec la Shoah, on réalise qu’il peut y avoir à l’intérieur du progrès quelque chose qui peut le pervertir et même démultiplier ses effets pervers. Cette idée nous travaille toujours, non seulement parce-que certains continuent de la nier (les négationnistes) mais aussi et surtout parce-que la schizophrénie des nazis (bourreaux le jour et bons pères de famille le soir) est un défi à la pensée.
- Son caractère inexplicable : si on souhaite qu’un tel évènement ne se reproduise plus, il faut être clair sur ses causes. Or, on n’a jamais eu de preuves sur les causes historiques du phénomène ; on ne peut qu’expliquer ses conditions d’apparition : les idées héritées du XIXème siècle (le darwinisme social, Nietzsche), le fonds antisémite en Europe, la crise de 29… tout cela a joué un rôle et l’idéologie hitlérienne a cristallisé l’ensemble. Mais quelle composante a été déterminante ? Difficile de le savoir.
- Son caractère impardonnable : les ressources habituelles de la morale et du droit ne peuvent plus s’appliquer à la Shoah car on se trouve face à des actes qui ne peuvent relever du pardon. (Jankélévitch : L’impardonnable et l’imprescriptible ). On ne peut que s’en souvenir (devoir de mémoire).

2. Une immense désillusion

La Shoah apparaît comme la perversion de tout ce qui a soutenu les grands espoirs du XIXème siècle parce-qu’elle :
- met les sciences et les techniques au service non plus de la vie mais de la mort
- met en place une gigantesque administration du crime
- légitime la force qui devient la loi du monde
- renverse l’idée des droits de l’homme et s’emploie à humilier l’homme.
En prétendant que le mal se règlerait par la purification de l’espèce, le nazisme apparaît comme l’inversion diabolique de tout l’héritage des Lumières et substitue à la raison conquérante le triomphe de la volonté de puissance.

3. La littérature de la Shoah ou un discours à la fois indispensable et impossible

On peut classer tous les textes qui ont paru sur la Shoah en trois catégories :
- selon que leurs auteurs sont juifs ou non
- par ordre chronologique
- par genre littéraire (journaux, textes de fiction…)

Tous ont un caractère commun, à savoir la recherche de la vérité. Ils cherchent tous à cerner la réalité. Mais justement, le propre de la Shoah, c’est l’incapacité de dire. Traditionnellement, le langage se heurte à la difficulté de dire le beau, ici c’est le mal qui est indicible. C’est pourquoi la fiction est souvent paradoxalement plus proche du vrai.
Ainsi, l’impossibilité de dire ne conduit pas au renoncement mais paradoxalement à la nécessité du discours même si ce discours est marqué par la culpabilité :
- celle de ne pas pouvoir traduire l’indicible
- celle d’avoir survécu (ceux qui ont survécu ressentent leur survie comme quelque chose d’illégitime).

4. Quelques auteurs ayant pris des positions sur la Shoah

Pour commencer, évoquons Heidegger qui n’a jamais rien dit sur la Shoah alors qu’il est considéré comme le plus grand penseur du XXème siècle…

- Hannah Arendt : elle cherche à expliquer le national socialisme par l’effondrement des valeurs du XIXème siècle. Elle essaie aussi de comprendre la dualité des nazis. Eichmann ne s’est-il pas présenté comme kantien en expliquant qu’il faisait le travail qu’on lui demandait et obéissait à la loi morale ? C’était oublier que le vrai devoir, selon Kant, est d’agir de telle sorte que mon action puisse être universalisée. On ne peut donc jamais manipuler quelqu’un sous couvert d’obéissance.
- Adorno : pour lui, la Shoah s’explique par l’instrumentalisation de la Raison. La raison est un outil qui peut servir au mal comme au bien. Il en va de même pour l’esprit médical (les expériences menées par les nazis dans les camps). Selon Adorno, l’ordre totalitaire de la Shoah est annoncé chez Sade, où on trouve déjà la jouissance de la violence (sans la perspective raciale) et chez Nietzsche (quand il explique que notre monde pourri par le platonisme est celui de la revanche des faibles sur les forts et qu’il faut libérer les forts des faibles). Il montre aussi que derrière la Shoah, il y a l’héritage d’un certain darwinisme : s’il n’y a pas de filiation directe entre Darwin et Hitler, on peut dire que le nazisme a érigé l’idée de sélection naturelle (qui est un fait) en principe politique.
- H. Jonas (Conférence sur le concept de Dieu après Auschwitz) : le génocide repose la question de Dieu : comment Dieu a-t-il permis la Shoah ? Une telle horreur ne démontre-t-elle pas son inexistence ? Apparemment, oui. Mais la question n’a de sens que si l’on imagine un Dieu tout puissant, bon et intelligible. Or, pour Adorno, Dieu en créant le l’homme renonce à sa toute puissance et le laisse à lui-même…



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