Bernadette David


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Mais, quel beau décor !

publié par Bernadette, le mardi 29 décembre 2009


Nous sommes devant l’entrée d’une maison à la façade rouge, comme on en construisait au début des années 1900. Elle a trois niveaux cette grande maison : le dernier est sous les toits en ardoise et a des fenêtres mansardées. Autour d’elle, un immense jardin fermé par une grille en fer forgé, et des arbres en tout genre sont plantés dans tous les sens, semble-t-il : ils sont partout. Devant la maison, côté nord, ce que l’on voit, c’est un bassin avec sans doute quelques poissons dedans, bassin surmonté d’une rocaille. Entre-nous, rejoindre la maison en bicyclette depuis la grille serait très scabreux tant la pente est forte à droite ou à gauche du bassin, mais certains ont dû s’y risquer et se couronner bien souvent les genoux.

Faisons donc un petit tour du côté sud : le jardin continue mais la pente est moins forte. Un magnifique séquoia s’impose à gauche sur une pelouse pas trop fraîchement coupée. Plus loin à droite, un marronnier aux fleurs blanches, rare ce marronnier parce que bien sur il est très haut : la hauteur des arbres est contagieuse dans ce jardin. Presque à côté du marronnier, une balançoire installée toute de travers semble retenir ensemble deux conifères d’une curieuse espèce. Tout cela est un peu en fouillis et l’on devine qu’au fin fond de l’ensemble, derrière une haie peu transparente, il y aurait de la place pour un jardin potager.
Oublions aujourd’hui de décrire cette façade plein sud et les rosiers qui grimpent allègrement sur elle, et revenons au nord, vers le côté officiel que tout visiteur emprunte pour se rendre à l’intérieur de la maison.

Nous y sommes : il y a trois marches à gravir pour pénétrer dans l’entrée de cette maison couverte de briques rouges, rappelons-le, puis une porte à franchir, vitrée la porte et recouverte à mi-hauteur d’une grille en fer forgé. Des portes, des portes partout, puis une haute et belle armoire à droite, à côté de ce qui s’appelait le bureau. Le sol est recouvert d’une mosaique de petits carreaux. En face, quand on entre, il y a un curieux miroir tarabiscoté, posé sur une table un peu rose, en marbre sans doute. Les pieds de la table sont blancs. Devant ce miroir, une petite fille pourrait s’admirer, danser, ou bien faire des grimaces. Interminablement. S’il y a des portes partout, l’une d’elles s’ouvre vers une des particularités du lieu : le monte-charge. C’est quoi un monte-charge ? Une chose étrange fonctionnant avec une corde, laquelle glisse sur une grosse poulie ; le tout monte en grinçant les plats posés sur des étagères, et cela depuis la cuisine située au sous-sol ! C’est bien compliqué.
Le sous-sol ? Il est froid et humide, désagréable : un escalier sinistre et en colimaçon permet d’y parvenir. Oublions le.

Mais, dans cette entrée, il y a un autre escalier, majestueux et en pierre, celui-là : il monte vers le premier étage. Une jolie rampe posée sur des barreaux en fer forgé permettrait des glissades à la descente. Dans l’escalier, un tapis a été installé par terre, probablement parce que c’est la mode, mais aussi et sans doute pour qu’on se prenne les pieds dedans…
En montant, le mur de droite est recouvert de photos et de gravures diverses. L’un des cadres pourrait retenir l’attention et retiendra sûrement celle d’une fillette qui vivrait dans cette maison. Dans ce cadre donc, on voit le portait d’un homme, un militaire, portant un képi bleu ou bien gris, képi recouvert de galons qui brillent. Le visage de cet homme est beau. Sa bouche, très horizontale et sérieuse, est soulignée d’une moustache retombant de chaque côté... Cette photo est bien familière à la petite fille qui s’exerce, un peu plus bas, aux grimaces et à la danse quand elle est seule à la maison. Elle sait, elle est en est sure : cet homme sur la photo est son grand-père. Ce beau militaire impressionne la fillette, entre deux grimaces tentées devant le miroir de l’entrée.
À côté, un autre cadre. Du même homme ? C’est ce qu’elle pense et ce dont elle n’a jamais douté. L’homme est "tout entier" cette fois et habillé civilement. Assis sur un fauteuil, il sourit : il porte sa belle moustache et a de gentils yeux bleus. Elle aime beaucoup ce vieux monsieur même si elle ne l’a jamais rencontré : la petite fille aime regarder son grand-père César, et a souvent imaginé qu’il la prendra bientôt sur ses genoux. Mais ce n’est possible que dans son imagination, voyons, puisqu’il s’est "envolé" depuis longtemps !

Et puis, plus tard, beaucoup plus tard, le décor a changé : la grande maison a été cassée, la rocaille écrasée et le jardin nivelé, volontairement. La maison s’est transformée en un cube de béton tout neuf, mais quand même assez beau pour du béton. L’entrée aux petits carrelages et l’escalier attenant, ont alors fait place à un couloir pour accueillir, sur les murs, toutes les photos.
La petite fille est devenue femme et se trouve, ce jour-là, devant "le portrait", la fameuse photo de l’homme au képi couvert de galons. Elle ne regarde plus cette photo de bas en haut, mais bien en face cette fois. Les années se sont écoulées, et beaucoup d’évènements se sont passés dans sa vie. Depuis quelque temps, elle réfléchit, se pose des questions et porte un autre regard sur ses années d’enfant.
Ce matin-là, beaucoup de monde déambule dans l’appartement situé tout en haut du cube de béton qui a remplacé la maison rouge : son père, son mari, ses frères et sœurs, quelques amis du quartier. Il y a aussi des hommes portant de sinistres casquettes et sur leurs visages, des « mines de circonstance ».
Ce matin-là, c’est important pour elle mais aussi pour tous, ce qui se passe dans la maison, avec ces portes qui s’ouvrent et se referment furtivement. Ce matin-là, il faut dire alors qu’elle ne voit plus rien de la même façon puisque sa mère vient de mourir.

Ce jour-là, elle regarde le portraît du « soi-disant grand-père », toujours là avec son képi et ses galons, photo qu’elle contemplait enfant, photo qui l’a vue grandir, se marier, être mère.
Ce jour-là, celui qu’elle voit sur la photo, c’est le Maréchal Pétain, héros de la Grande Guerre.

Bernadette D.
octobre-décembre 2009

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