Bernadette David


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Le Concert

publié par Bernadette, le lundi 28 décembre 2009


Il y a beaucoup de monde ce soir dans cette grande salle des fêtes, et ce qui surprend le plus ce sont les couleurs portées par tous ces gens, venus sans doute pour une grande occasion. On attend au moins deux cent personnes, peut-être plus, on ne sait pas. César est venu seul, seul mais avec son uniforme bleu ce qui n’est pas vraiment rien. Il lui semble parfois être costumé, déguisé ainsi, avec cette tenue qui « est vraiment faite pour lui », se plait à lui répéter sa mère. Mais il aime bien ça quand même, et sait que le tout rehausse la couleur de ses yeux clairs, même si sa moustache de forme un peu gauloise lui donne un air trop sérieux. Il se sait plutôt beau sans être ni trop séducteur ni trop « cavaleur », comme on aurait pu le dire un siècle plus tard. 1900-1910, ce sont les Années Folles : les robes excentriques, tapageuses et excitantes des femmes contre les habits plutôt sombres des hommes.

Ce soir là, dans cette grande Salle des Fêtes de Besançon, on attend de célébrer la venue des nouveaux promus dans cette garnison. César se retrouve donc dans le groupe de "ceux qui accueillent". Il est officier depuis trois ou quatre ans maintenant et fait partie des plus jeunes. Ils sont presque tous accompagnés de leurs épouses, sauf lui bien sur puisqu’il est célibataire. Ce soir sera un exercice de détente pour tous.
Imaginons, par exemple, une photo, une peinture retraçant la scène : que remarquerions-nous ? D’ incroyables chapeaux, aux plumes colorées : plus le chapeau est grand, plus la femme qui le porte parle fort.
Dans ce lieu, nos regards sont très fortement attirés par ces femmes tapageuses qui portent donc chapeaux excentriques et maquillages très contrastés. Elles sont venues faire tournoyer leurs jolies robes et exhiber leurs poitrines peu cachées sous leurs manteaux de vison. On pourrait croire que le Bal qui clôturera la soirée a commencé, tant les courbettes des uns et les révérences des autres prennent le pas sur les discours et paroles des uns et des autres.

César, lui, après avoir eu l’idée d’être instituteur et une envie très forte de "brûler les planches", a finalement fait des études de médecine, et commencé d’exercer son art dans l’armée : il y est entré selon le souhait de ses parents. César, pourquoi diable ce prénom ? Trente ou quarante ans plus tard, sa fille aimera répéter cette phrase qu’elle tenait de son propre père : « ne faites jamais "cela" à un enfant, lui donner César comme prénom ! » Surtout si sur les registres d’Etat Civil, le nom de Legrand y est accroché… Le prénom de son père étant Auguste, nous n’en dirons pas plus.
Donc, nous sommes en 1907, dans cette ville de l’Est. Pour la soirée, organisée en grande pompe, tous ces messieurs sont là, costumés, galonnés, le képi d’une main et l’épée accrochée de l’autre côté. Les boiseries rivalisent de finesse, les lustres suspendus à de très hauts plafonds brillent et scintillent. César, en pénétrant dans cette salle, aperçoit l’espace de la scène qui se trouve en avant des chaises rouges, presque toutes occupées à présent. Le jeune et brillant médecin, lieutenant de l’Armée de terre est-il de service ce soir ? Nous ne le savons pas, mais est-ce si important ?

La soirée va commencer par un concert classique, et c’est une jeune chanteuse venue de la région de Calais, dans le Nord de la France, qui l’ouvrira. Ses parents sont invités : c’est aussi en leur honneur que la soirée est organisée. La jeune femme a préparé un répertoire de musique française, choisi en fonction de sa tessiture de mezzo-soprano : Debussy, Ravel et même le grand air de Carmen de Georges Bizet sont prévus pour un bis éventuel.
Les bijoux scintillent, les parfums se battent entre eux, puis les lumières se tamisent et s’éteignent pour laisser place à un éclairage plus doux. Sur la scène, un grand piano à queue. Entre d’abord le pianiste accompagnateur suivi d’une tourneuse de pages, puis c’est à Germaine d’arriver.
La légère myopie de César ne lui permet peut-être pas de distinguer la couleur de ses yeux, et il lui paraîtrait inconvenant de sortir à cet instant ses petites lunettes.

Germaine Billet a peut-être vingt ou vingt trois ans, elle porte une robe longue et bleue faite d’ une étoffe légèrement brillante, permettant des reflets aux tons chauds, jaune et orangé. Elle a un décolleté qui laisse apparaître délicatement la naissance de ses seins, et fait ressortir ses boucles cendrées, alors que ses cheveux mi-longs sont retenus par un peigne de chaque côté de son visage. Germaine a le trac, c’est évident, même si elle connaît bien son pianiste, Louis Janvier, et qu’elle a beaucoup travaillé avec son professeur, depuis trois ans maintenant. Elle espère maîtriser au mieux son vibrato fragile et si sensible.
Le présentateur de la soirée a dit sur elle des choses fort flatteuses, a parlé de ses parents, de son père, lieutenant depuis longtemps, de son frère Aristide qui n’a pu venir parce très malade, etc… Elle chante les trois ou quatre premières mélodies, et la salle est conquise. Elle sort de scène et revient souriante cette fois, puis "attaque" en bis le grand air de Carmen de Georges Bizet « L’Amour est un oiseau rebelle ». Elle termine sous des applaudissements chaleureux. Elle fait trois ou quatre pas pour sortir de nouveau, trébuche dans sa robe longue, tente de se redresser mais ne peut le faire : elle tombe et pousse un cri de douleur, son coude étant resté trop tendu dans sa chute, alors qu’elle a posé sa main au sol pour se recevoir. Stupeur et consternation dans la salle. La lumière se rallume, tout le monde s’agite, techniciens, pianiste, pompiers.
Dans cet affolement général alors que des cris fusent de partout, comme si tout le monde s’était cassé le bras, un homme traverse la salle et tente de s’approcher de la chanteuse. « Je suis médecin » dit-il, forçant ainsi le respect à son égard. Il demande à chacun de s’écarter pour donner de l’air à la jeune femme. Il dégrafe la ceinture de son épée pour être plus libre de ses mouvements, s’agenouille à côté d’elle et commence à l’examiner, ainsi que la situation. Il est heureux qu’il soit venu ce soir là, et qu’il soit spécialisé dans ces problèmes de traumatismes osseux et articulaires.
César deviendra un peu plus tard l’époux de la jolie chanteuse, et beaucoup plus tard le grand-père de l’auteur.

Maintenant, à ce moment du récit, et en examinant le parcours du grand et beau César Legrand, jeune militaire fraîchement promu lieutenant de l’Armée de Terre, il serait intéressant de savoir si cette histoire d’amour est réellement opportune, alors que la suite ne sera faite que de violences de guerre.

B D
octobre 2009

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1 Message

  • Le Bal

    2 décembre 2009 22:14, par Pierre
    ... et l’arriere grand-pere du fils de l’auteur. Je ne connaissais pas cette belle histoire.

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