Bernadette David


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Nous vivions àParis.

publié par Bernadette, le jeudi 22 octobre 2009


En 1942 nous vivions à Paris, rue Saint Bernard, une petite ruelle tranquille peuplée d’artisans ébénistes dans le quartier du « Faubourg »du 11ème arrondissement. C’est là que nous avons eu nos deux enfants. Puis, c’est dans l’école du quartier qu’ils ont appris à lire. L’école a fermé ensuite, ayant été endommagée par un bombardement en 1939. Elle est toujours fermée
Mon mari était ébéniste, il fabriquait des meubles sur commande pour quelques habitants aisés du quartier. Il travaillait aussi pour l’Administration : avec ses compagnons il avait refait les vernis de l’hémicycle de l ‘Assemblée Nationale en 1938.
Depuis l’arrêt des bombardements, c’est à dire depuis longtemps maintenant, le quartier s’était remis à vivre, à s’organiser.
Il y avait bien les files d’attente à chaque arrivage de poisson frais, c’était la même chose chaque matin chez le poissonnier qui faisait l’angle de la rue, mais la vie redémarrait.
Nous n’avions pas à nous plaindre du fait de la situation de Jean, mon époux : nos relations nous permettaient d’avoir des réseaux d’approvisionnement. Les enfants ne manquèrent jamais de rien.

Pendant cette période, j’ai souvent eu un sentiment de honte : au début nous communiquions peu entre nous, ayant gardé cette peur au ventre accrochée, là, depuis l’armistice et l’occupation.
Quelques officiers allemands, installés dans l’hôpital de l’autre côté du Faubourg, passaient indifférents. Je n’avais jamais travaillé auparavant, aimant m’occuper de mon mari et de mes enfants.
J’avais épousé Jean qui était un des ébénistes réputé du quartier, puis je devins rapidement la comptable de cette entreprise artisanale pendant la guerre.

Le dimanche, nous allions régulièrement à la messe de l’église Sainte Marguerite, au bout de la rue. Et puis il y eut de plus en plus de monde, tout le quartier avait besoin de se rassurer, ou peut-être de retrouver un sentiment de fraternité.
Le boucher de la rue de Montreuil et son épouse, Madame Jamin, étaient de fervents pratiquants. A cette époque nous l’étions aussi, mon mari, mes enfants et moi : nous rencontrions souvent à l’église le boucher et sa femme.
Plus le temps passait, plus chacun se repliait sur soi et sa famille ; jusqu’au jour où, chez le boucher, j’ai rencontré Madame Ségalovitch, la voisine du 1er étage. J’avais lu ce nom sur sa porte en passant. Habituellement elle souriait, évoquait facilement sa famille, ses enfants. Nous ne savions jamais vraiment ce qui se passait d’ailleurs au 1er étage, ni combien de personnes y vivaient. J’aurai bien aimé le savoir, mais mon mari m’avait demandé de m’occuper de mes affaires.

Et puis un jour nous avons lu ces affiches infamantes sur les murs, et un jour, nous avons vu Madame Ségalovitch avec une étoile jaune cousue sur le revers de son manteau. Ce matin là, je l’ai bien vu chez le boucher de la rue de Montreuil : le boucher et sa femme ricanaient et murmuraient tout bas : « bien fait pour les youpins ! »
Alors, j’ai compris qu’il se passait quelque chose de grave, alors j’ai imaginé qu’il fallait changer quelque chose à ma vie, à la vie de notre famille.
Alors, à la messe du dimanche suivant, en tremblant, je me suis levée, dans un moment de silence parce que le curé n’avait rien dit.
Et puis mon mari et mes enfants aussi se sont levés et j’ai proposé que nous nous rencontrions de temps en temps pour parler, pourquoi pas autour d’un repas pris de temps en temps en commun, chez nous ou bien chez qui le voudrait, dans l’immeuble ou bien dans l’immeuble d’à côté.
Alors, à cet instant, la famille du boucher de la rue de Montreuil est sortie. Nous n’avons pas bien compris pourquoi.
Puis après nous avons compris en les voyant discuter dans leur boutique avec des gens qu’on n’aimait pas.

Et puis un jour, alors que je passais devant la porte du premier étage, j’ai entendu pleurer et crier. Alors j’ai frappé. Je n’ai pas reconnu la personne qui m’ouvrait la porte : c’était une femme, prête à sortir, avec son chapeau et son étoile. Elle m’a dit de passer mon chemin. Je n’ai pas vu Madame Ségalovitch.
Alors le jour d’après, lors de notre soirée commune, nous en avons parlé. Mon mari, et moi nous nous regardions souvent, gravement. Puis Madame Ségalovitch est arrivée, nous demandant de ne pas nous inquiéter.
Alors, nous étions plutôt rassurés.

Quelques jours plus tard, nous avons entendu quelques bruits de moteur, quelques mots dits un peu plus fort.
Le lendemain, il n’y avait plus personne derrière la porte du 1er.

Bernadette David
le 27 février 2008

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