Bernadette David


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1 Tango pour 2 : 3 minutes pour convaincre.

...Pauvre Piazzola...

publié par Bernadette, le vendredi 14 août 2009


Monologue intérieur.
Ceci est une fiction Un couple de danseurs s’élance sur la piste, devant un public "incertain". "Elle" nous livre son âme en dansant.

Ca y est, c’est à nous. Bon sang, quel trac ! Droit, gauche, droit, tourne et c’est parti. Plus de langueur s’il te plait ; on croise tout de suite et je pivote.Je pense qu’il ne faut pas tout montrer du premier coup, tu sais.
Mais quel plaisir cela serait de s’élancer seule sur la piste ! Oh oui, un solo qui serait un vrai succès. Hélas, c’est impossible, on est deux c’est comme ça, continuons.
Toujours il me pousse, surtout au début, c’est son trac, à lui.
Trois minutes pour convaincre alors ne les loupons pas.
Espérons qu’il a nettoyé ses lentilles aujourd’hui. Bon sang, est-ce que j’ai fermé ma fermeture éclair ! Je trouve que j’ai bien de la place pour lever le genou gauche : tu imagines si elle était ouverte ? Et dans une salle blindée, en plus.

J’adorais mes débuts à la « Milonga » : d’accord, il fallait danser avec ceux qui sentaient un peu trop la transpiration, sans oublier l’autre, celui tout inondé de patchouli ; qu’avaient-ils à se prouver ? Mais ils n’avaient rien à prouver, eux, ne se prenant pas pour des stars !

Eh ! ne me pousse pas trop, je perds l’équilibre ! Oui Là, ça va, ça passe.
« Le tango, une pensée triste qui se danse »dis-t’on, tu parles : c’est pas triste du tout, c’est chiant.
Là, c’est plus facile, on dirait du Mozart : exigeant Piazzola quand il a écrit ce morceau.
Et Pierre, où est-il dans la salle : avec sa copine ? Elle déteste la danse. Pierre, j’ai bien essayé de lui apprendre les bases, mais il préfère rester assis.
Ça y est, il se met à transpirer : "comment veux-tu que je me colle à toi".
Le tour à droite est passé, mais c’est parce que j’ai la technique, il était nul ton guidage : comment ça, prétentieuse ! Oh l’autre...
J’aime mieux l’impro du bal que cette chorégraphie. Et puis je ne voulais pas que nous changions de musique.

Plus que 2mn30. Les morceaux de Gardel sont plus courts, je les préfère.
D’ailleurs, aujourd’hui j’aurais préféré chanter. Pourquoi cet œil noir. Ah oui je fredonne la mélodie : tu n’aimes pas ?
Allez, j’en rajoute un bout, la sono est si forte qu’ils n’entendent pas. Quoique Martine, ma copine, m’a demandé l’autre jour pourquoi je parlais en dansant : on doit s’en rendre compte. Qu’est-ce qu’elle devient Martine, au fait ? J’suis bête, elle est à l’Ile Maurice avec son jules : Maurice et Jules ? Ouaf, elle est bonne celle-là.
Et bien oui, mais là si j’te colle pas, ça passe pas.Ton œil noir me fait peur. T’as vu c’était beau ce boléo, non ?
Bien guidé, d’accord, mais quand-même !

Allez, plus que 2 minutes, si on souriait au lieu de faire la gueule. Tous les danseurs de tango font la gueule, c’est exaspérant. Oh-la-la, je vais me marrer quand tu tortilles ton cul comme ça : mon p’tit père, c’est trop. Attention, trois tours : c’est gagné ; t’es bon tu sais ? Ouais je sais, je ne suis pas toujours très agréable.

A Buenos Aires, ça c’est autre chose. La première fois, d’accord, à l’odeur c’était pas si bien que ça : que voulez-vous, je suis très sensible du nez, mais après !...Quel pied ! Et puis j’ai fait des progrès. C’est vrai qu’au début c’est dur, personne ne t’invite, alors tu t’enmerdes et puis t’es vexée, et puis si ne parles pas trois mots d’espagnol t’es mal. Mais après, petit à petit, même si tu n’es pas trop bonne mais que tu te laisses guider : c’est gé-nial !

Là, elle est moche notre diagonale. « T’as perdu ma joue, allez je suis là n’aies pas peur. »
Mais c’est moi qui ai peur ! Lui ? c’est lui, Horacio, la star, le meilleur, d’ailleurs c’est lui qu’Ils sont venus voir .

1mn30, ça y est c’est presque passé, comme le train l’autre jour, celui que j’ai raté pour aller chez Marie et George dîner. Non ce n’est pas drôle, tu as raison, mais faire de vilains jeux de mots est un grand plaisir. Concentrons nous : encore trois ou quatre tours de scène et une diagonale.
Pourquoi sont-ils venus : ils m’aiment ? Mais non puisque c’est Horacio la star, c’est à dire toi on te dit, c’est toi qu’on aime ici.
Mais je vais y arriver à ma pensée triste si je continue comme ça !

Dans 1mn, j’arrête tout, la scène, tout, et je retourne au Bal. Non plus. Fini la danse, je pèche à la ligne . Non, il paraît qu’ils sont méchants les pécheurs.
D’abord, je vais au cinéma toute une journée, et après on verra.
Ah, la musique, j’adore, Libertango c’est mon morceau favori, faut dire, mais il a fallu faire un montage car c’était trop long.
J’ai faim, pourvu que je retrouve mon plateau-repas. Mais oui, sauf si le pompier de service a faim avant moi.

Horacio, je t’aime, si si je t’assure : elles sont toutes folles de toi et moi aussi. Arrêtons de danser, je t’en supplie, j’ai envie de toi, je n’en peux plus.
C’est vrai que nous dansons mieux les tours que les ganchos. Tous ces mots incompréhensibles, on s’en fout ! Le public s’en fout : il veut « du résultat ».
Quand y retournerai-je là-bas, à Buenos-Aires, incognito…Tu te marres ? Mais oui « incognito » c’est de l’Italien, évidemment. Quand j’y retournerai, je vais m’é-cla-ter. Au Bal.

Mais maintenant il va falloir saluer. Ils ont aimé ? C’est incroyable ces applaudissements. Pierre ? Il applaudit bien mollement, mais j’ai souri et le Beau Blond m’a souri…je danserais volontiers avec lui. Allons n’y pense pas, midinette.
Mais j’ai faim maintenant ! Alors pour l’amour on verra après. " L’Elégance-tango" est parfois dépassée par des contingences matérielles.

Bernadette David, 13 juin 2007

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